
Compte rendu de Louise Hervé, doctorante (Héritages/LaRA-ENSAPC/EUR Humanités, Création et Patrimoine)
Séminaire Héritages du 23 janvier 2023
Présentation de l’ouvrage dirigé par Marion Boudier et Chloé Déchery, Artistes-chercheur·res, chercheur·res-artistes. Performer les savoirs, Dijon, Les Presses du Réel, 2022
Le séminaire Héritages du 23 janvier 2023 à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie à Charenton accueillait Marion Boudier et Chloé Déchery, à l’occasion de la parution aux Presses du Réel en septembre 2022 du livre qu’elles ont co-dirigé, Artistes-chercheur·res, chercheur·res-artistes. Performer les savoirs. Marion Boudier est maîtresse de conférences en études théâtrales à l’université de Picardie Jules Verne d’Amiens et dramaturge. Elle accompagne notamment le metteur en scène Joël Pommerat depuis 20131. Chloé Déchery est maîtresse de conférences en études théâtrales à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Elle est aussi performeuse : sa pratique met en jeu la circulation des savoirs, comme le donne à voir son récent spectacle Bardane et moi, développé depuis 2019. L’ouvrage collectif est le prolongement d’un projet de recherche pluriannuel, « Performing knowledge – Perfomer les savoirs », initié par Boudier et Déchery en 2018. Leur postulat de départ peut être résumé ainsi : la scène (le théâtre, la performance) pense. Mais comment la scène pense-t-elle ? Le projet de recherche a donné lieu à une série de rencontres, conférences, tables rondes, performances et ateliers. J’ai moi-même été invitée à intervenir lors de « journées laboratoires » en juin 2018, qui avaient lieu conjointement à la Maison des Sciences de l’Homme à Aubervilliers, au Théâtre des Amandiers à Nanterre et au Centre Georges Pompidou à Paris.
Le projet de leur ouvrage récemment paru était donc d’explorer et d’analyser des pratiques artistiques qui « performent (avec, dans, à partir de, vers) du savoir2 ». Le livre s’inscrit dans le champ de la recherche-création : il s’agit d’affirmer la « force épistémique et épistémologique de l’acte théâtral et performatif3 » ; de saisir comment ce qui est en jeu dans la performance produit des « expériences de pensée singulières4 ». C’est un livre collectif, mais qui s’est aussi écrit dans un dialogue continu – celui de Boudier et Déchery, binôme de praticiennes et chercheuses, engagées dans des échanges au long cours.
Genèse du projet
Le projet éditorial trouve donc son origine dans un programme de recherche, « Performing knowledge – Performer les savoirs », porté par Boudier et Déchery. Ce projet s’est mué en ce que Déchery nomme une « plateforme curatoriale ». L’ambition est de favoriser des conversations dans la longue durée entre chercheur·es, scientifiques, artistes, étudiant·es et professionnel·les du spectacle vivant. Les événements qui permettent de générer ces rencontres sont pluriels, et se renouvellent dans le temps : ce sont des séminaires, des workshops, des ateliers de recherche (ouverts au public, ou en comité plus restreint), des dispositifs de performance. Pour les organisatrices, il faut privilégier des formats expérientiels, comme ces « journées-laboratoires » de juin 2018, où les propositions (communications, performances, ateliers) étaient agencées et réparties entre scènes, lieux d’exposition et de recherche. Boudier souligne de plus que le projet est né en réaction à un état de la scène actuelle. C’est en observant les propositions d’artistes qui mobilisent des savoirs scientifiques, des méthodologies propres à la recherche et des collaborations scientifiques pour créer des performances que les autrices ont construit leur projet. Cela passe en particulier par une attention portée à des formes qu’elles disent « interstitielles5 », comme la conférence-performance, ou les reenactments. Ce n’est donc pas seulement la question de l’illustration de savoirs sur scène, mais des savoirs mobilisés par la scène qui anime les autrices. Quels en sont les outils ? Et en quoi appartiennent-ils spécifiquement à la scène ? L’objet et le moyen de l’enquête des autrices sont alors des gestes : se mettre en mouvement, chanter, danser… L’accent est porté sur la dimension incarnée des savoirs, et la façon dont la scène les mobilise, que ces savoirs soient somatiques, théâtraux ou scientifiques.
Conception du livre
Le livre – les autrices le soulignent lors de la présentation – n’est pas une « simple » publication d’actes de colloque. À travers cet objet éditorial, elles souhaitaient continuer à réfléchir à la performance, mais en termes de registres d’écriture cette fois. Les méthodes de travail — ce que cela veut dire que de déployer une recherche aussi bien sur un plateau, dans une salle de classe, que dans une exposition — sont au cœur du livre. Quels sont les différentes stratégies, les protocoles mis en place ? Les autrices défendent de plus une vision non univoque de la recherche-création dans le champ du live. Pour rendre compte de la variété des formes de la recherche par et avec la performance, il fallait multiplier les entrées et les approches. Pour Boudier et Déchery, il ne s’agit pas de faire émerger une unité méthodologique, un schéma global de la recherche-création, mais de prendre acte de ses multiples facettes. Les différentes propositions au sein du livre se répondent, se prolongent, se contredisent parfois. Cette hétérogénéité est affirmée par les autrices. Elle est en particulier visible dans leurs manières de retranscrire les entretiens qui jalonnent l’ouvrage. Par exemple, l’entretien que nous avons mené ensemble, avec Clovis Maillet, autour de nos expériences respectives d’enseignement artistique, est retranscrit de manière fragmentée, avec des bribes d’échanges à distance, des listes, des parties résumées. Cet entretien illustre aussi la volonté de Boudier et Déchery de rendre compte de conversations dans la durée.
L’approche plurielle est mise en évidence par le titre du livre lui-même. Boudier le souligne dans la présentation, le tiret contenu dans le titre est ambigu : artiste et chercheur, artiste ou chercheur, l’un et l’autre à la fois ? Le groupe international d’auteur·ices invité·es reflète cette diversité d’approches. Le livre n’organise pas dans des parties distinctes les textes en fonction de leur nature. Les assises théoriques, à travers les contributions de Barbara Formis, Vangelis Athanassopoulos, Mireille Losco-Lena par exemple, ne sont pas placées en début d’ouvrage : elles rythment le livre, et jouxtent les entretiens, les scripts de performances, avec des développements de longueur très inégale. Boudier et Déchery reviennent plusieurs fois sur la construction du livre : il doit pouvoir engager les lecteur·ices, leur permettre d’inventer leur propre trajet de lecture. Pour elles, l’objet éditorial a aussi une « valeur performantielle ». Ainsi, les scripts et protocoles de performances sont à la fois une archive des propositions live et la promesse d’une réactivation potentielle. L’hybridité est ici le mot-clé : le livre se veut à mi-chemin entre ouvrage collectif universitaire (avec essais et entretiens) et livre d’artistes (grâce aux textes de performance inédits, comme celui de Tim Etchells, directeur artistique de Forced Entertaiment).
Cartographie
La question des images a fait l’objet de la part de Boudier et Déchery d’une réflexion importante, en lien justement avec la nature hybride du livre. Le rabat de la couverture présente un ensemble de dessins au trait, qui sont une proposition de l’artiste Miyuka Schipfer. Elle a redessiné des événements qui ont eu lieu pendant la durée du projet de recherche. Trois années de performances se voient ainsi collectées, fournissant une amorce visuelle à la lecture. Un autre exemple est la contribution d’Éric Valette : son dessin est la trace graphique d’un événement. L’enjeu est ainsi formulé par Boudier : « échapper au tout discursif ». Les registres d’images sont eux-mêmes hétérogènes : certaines documentent des performances, des ateliers, ou les illustrent, d’autres sont plus allusives (celle proposée par Laurent Pichaud par exemple), d’autres encore sont des images-textes de protocoles de performances (par exemple The Long table de Lois Weaver), d’autres enfin sont des schémas — de documentation, de fabrication d’objets (collectif g.u.i, Julien Fournet). Un des objectifs du projet était de recenser et de cartographier des pratiques de performance contemporaines. La collaboration avec Éric Valette a été prolongée par la création d’une carte — celle-ci n’a pas été insérée dans le livre, mais pensée en compagnonnage avec lui. Cette carte constitue pour les autrices un « bilan dessiné » de quatre années de recherche. Leur typologie des performances et des formes scéniques y est spatialisée. C’est une tentative parcellaire, en même temps qu’un work in progress : l’envers « vide » de la carte peut être complété, ce que les autrices ont mis en pratique lors d’ateliers.
Cette présentation a été suivie d’une discussion. AMarie Petitjean relève notamment les circulations d’idées dans le livre, et souligne les convergences, mais aussi les différences d’approche avec les questions de recherche-création dans le champ littéraire. Il lui semble en particulier qu’un grand nombre de contributions mettent en question la notion de rationalité. Boudier revient alors sur la notion de « geste critique » développée avec Déchery dans l’introduction de l’ouvrage. Pour elle, il ne s’agit pas de mettre en cause la rationalité, mais de réhabiliter les assises somatiques de la pensée, de souligner l’importance de l’affectivité de l’artiste, du chercheur. Déchery ajoute que la démarche implique un certain pragmatisme : leur volonté était de partir du faire. Elle insiste sur l’importance de se fonder sur un corpus de formes, de processus et d’expériences avec les artistes, et non sur une idée préexistante. Leur point de départ revendiqué est celui d’un « non-savoir » : le propos du livre s’est précisé et étoffé au fur et à mesure de son élaboration. Ce n’est pas tant l’identité, le statut, des porteur·euses de ces savoirs, que les gestes partagés, partageables, qui les animent, qui sont au cœur de leur enquête.
NOTES
- Auteur notamment du spectacle Ça ira – fin de Louis, 2015 auquel Marion Boudier a collaboré. [↩]
- Marion Boudier et Chloé Déchery, « Introduction », Artistes chercheur·res, chercheur·res-artistes, Performer les savoirs, Dijon, Les Presses du Réel, 2022, p. 10. [↩]
- Ibid. [↩]
- Ibid., p. 13. [↩]
- Ibid., p. 15. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
docheritages (11 mai 2023). Artistes-chercheur·res, chercheur·res-artistes. Performer les savoirs. Héritages : Culture/s, Patrimoine/s, Création/s. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/v1wu

